vendredi 29 mars 2013

U mad bro ?

Une lumière tamisée habille le vaste et confortable salon d'ombres étranges et d'une douce couleur orangée, le transformant en vaste cocon chaleureux et douillet. Mais en réalité, il n'en est rien. Contraste saisissant qu'est celui entre cette atmosphère feutrée, intimiste et le bruyant et indescriptible désordre qui règne dans la pièce.
La soirée est déjà bien entamée. L'alcool coule à flot continu, comme si rien ne pouvait étancher la soif des invités. Les verres trinquent bruyamment. Les cadavres s'entassent, toujours plus nombreux. Cigarettes et joints s'allument, enfumant déjà l'air déjà vicié par les odeurs d'alcool et de sueur mêlées.
La musique résonnent. Portée par les puissantes enceintes, les basses agressent les tympans, les percent, les anéantissent, tambourinent dans les crânes, oppressent les cerveaux déjà fort diminués par les multiples verres.
Tu sens cette espèce de torpeur lancinante t'envahir. Ton cerveau s'embrume. La vodka commence à te bousiller les sens. Tu es assis là, sur un canapé en cuir faussement vintage, en pleine discussion passionnée avec deux de tes compagnons de beuverie. Le débat est animé, les échanges sont vifs, les exclamations fusent. Tu es bien, à l'aise, détendu autant que tu puisse l'être.
Du moins c'est ce que les autres croient. Grandiose masque social que tu as mis un certain temps à façonner. Cela a pris du temps, mais le résultat en vaut la peine. Dissimuler tes sentiments et maquiller tes pensées sont devenus tes grands talents.
Au fond de toi, tu t'ennuis à mourir. Les deux personnes avec lesquels tu discute ne sont que des incultes totalement abrutis, même pas foutues de tenir un raisonnement logique de deux minutes. Même après cinq verres de tequila tu leur es encore supérieur et tu n'arrives toujours pas à les trouver intéressant.
Le reste des gens présents ont tous plus ou moins le même degré d'intérêt que tes deux acolytes. Ici un groupe d'ivrogne réfléchit au prochain cocktail immonde qu'ils vont mettre au point, là un trio de pouf en mal d'expériences sexuelles et au besoin de reconnaissance très exacerbé se déhanchent d'une manière fort suggestive sur les derniers tubes à la mode : tes yeux et tes tympans saignent. Au loin, réfugiés dans la cuisine, tu peux apercevoir ceux qui ne devrait pas être là; alcoolémie proche du néant, goût vestimentaire à peu de choses près du même niveau, idem pour leur sociabilité, ceux qui ne boivent pas, ne fument pas, ne baisent pas; ceux qu'on a invité par gentillesse/pitié/compassion (rayer les mentions inutiles) et qui se demandent ce qu'ils font là, hésitant entre rester et continuer d'être ignoré par l'ensemble de l'assistance ou partir et passer pour encore plus "has been" qu'ils ne le sont déjà.
Tu aperçois aussi les classiques célibataires en quête de proies pour la nuit, les couples "pot de colle", les faibles déjà endormis dans un coin et le traditionnel pseudo DJ qui essaye de faire illusion avec un casque démesuré et un logiciel à deux balles sur son Mac, choses qui ne semblent pas déranger les trois filles suscitées qui le colle depuis le début de la fête.
En somme, une foule de soirée parfaitement normale. D'habitude, ils ne te dérangent pas, tu fais avec, tu as appris au fil du temps à ne plus t'en préoccuper. Mais ce soir c'est différent, ce soir tu voudrais qu'ils disparaissent tous. Car ce soir Elle est là.
Elle, c'est la fille que tu as rencontré dans un bat il y a trois semaines, que tu as ramené chez toi le soir même, et qui s'est envolée le lendemain matin, ne laissant derrière elle qu'un numéro sans nom et un baiser plein de promesse.
Trois semaines que tu veux la revoir, mais ton orgueil t'empêche de le lui avouer, trois semaines que vous discutez par texto interposés, trois semaines qu'elle esquive à toutes les occasions de rendez vous. Mais là, ce soir, Elle est là. Et tu ne voudrais qu'elle ne soit là que pour toi. Tu voudrais tous les mettre dehors d'un claquement de doigt. Mais tu ne peux pas. Donc tu restes là, assis dans ton canapé, assis à l'autre bout de la pièce, feignant de ne pas la voir alors que tu ne détaches ton regard d'elle que pour vider ton verre, à tourner et retourner dans ta tête toutes les formules que tu connais pour l'aborder, à hésiter entre aller la voir ou attendre qu'elle vienne.
Soudainement, sur un coup de tête, tu laisses en plan tes interlocuteurs, de toute façon la variation du prix de la viande de kangourou en Australie tu t'en balance totalement, et tu vas la voir. Elle est magnifique avec son chemisier à la garçonne, son jean slim déchiré et sa crinière brune en bataille. Tu restes un moment interdit devant sa beauté qui te fascine, son visage fin et délicat, ses yeux bleu-verts, cette étincelle de malice dans son regard.
La conversation s'engage. Vous parlez de tout et de rien. Elle rit. Tu rougis. Elle te taquine. Tu répliques. Le courant passe très bien. Vous vous rapprochez prétextant un chahut. Elle devient plus tactile. Tu te fais plus entreprenant. L'air est électrique. La tension est palpable; Vous vous rapprochez encore. Vous occultez le monde qui vous entours. Vos respirations s’accélèrent. Vos coeurs battent la chamade en cadence. Tu peux presque sentir son souffle sur ta peau, l'odeur de ses cheveux, la caresse de ses lèvres sur les tiennes ...
Soudain, un claquement sonore vous extrait violemment de votre petite bulle et elle se dégage doucement de ton étreinte l'air presque gêné. La porte vient de s'ouvrir à la volée, et un individu que tu ne connais que trop bien fait son entrée d'une marche mal assurée mais pourtant totalement maîtrisée. Grand, brun, ténébreux, le physique squelettique de l'habitant de la nuit, jamais sans une cigarette aux lèvres, un look à mi-chemin entre le baby-rockeur et le dandy décadent. Tu le hais autant que tu l'admire.
Tu le hais parce qu'il est tout ce que tu aurais voulu être, parce qu'il a tout ce que tu voudrais posséder, cette classe, ce charisme, cet esprit vif et torturé. Tu l'admire pour exactement les mêmes raisons, ce qu'il est, ce qu'il a. Paradoxal non ?
Toutes les discussions se sont suspendues lorsqu'il est entré, tous les regards se sont tournés vers lui, même les siens qui auparavant était tout à toi. Tu as vu l'étincelle au fond de ses yeux devenir un brasier, un frisson d’excitation lui parcourir l'échine. Et là, à cette instant précis, tu sais ce qu'il va arriver même si tu ne veux pas y penser, même si tu repousses cette éventualité le plus loin possible au fond de ton esprit.
La scène se déroule au ralentit, comme dans une super production hollywoodienne. Il tourne la tête vers vous. Leurs regards se croisent. Elle détourne la tête, rouge écarlate. Elle se mordille la lèvre. Il s'avance, impérial. Il inonde la pièce de sa présence. Tu voudrais qu'il disparaisse dans l'instant qu'il n'ait jamais existé. Mais il se plante devant vous. Il pose la main sur son épaule. Ils se font la bise. Tu disparais totalement de leur réalité. Il lui murmure quelque chose à l'oreille. Elle se lève. Il lui prend la main. Elle le suit. Elle se retourne à peine quelques secondes, juste assez pour te jeter un regard, un sourire de dédain accroché aux lèvres.
Tu attrapes alors la première bouteille qui traîne et la vide, goulûment, sans t'arrêter. Puis lorsqu'elle est finit, tu en prends une autre. Et une autre. Trop faible pour faire quoique ce soit. Trop faible pour dire quoique ce soit. Tu essaye d'oublier ta honte en buvant, en te saoulant jusqu'à la mort. Tu te dégoutte. Tu te hais.
La soirée poursuit son cours, bruyante et tapageuse. Les gens continuent de jouer leur rôles, les putes, les DJ, les alcooliques, les isolés. Excepté un homme qui est seul, affalé dans un canapé en cuir faussement vintage, une cigarette à la main, une bouteille dans l'autre, le goulot dans la bouche, il vide bouteille sur bouteille avant de sombre lentement dans l'inconscience.