mercredi 27 juin 2012

No way.

Il entre dans la pièce. Le soleil est en train de se coucher, les stores laissent passer la lumière mourante en raies orangés qui lacèrent la pièce à grands coups de griffes. Tentant d'attraper la bouteille de vodka qui traîne là, il effleure le goulot du bout des doigts et s'immobilise, fasciné par la transformation progressive du verre en poussière. Faisant un nouvel essai, il pose ses deux paumes sur son oreiller qui à son tour part en cendre qui se mettent à voleter dans la chambre. Il se déchaîne alors, bibliothèque, bureau, collection de La Pléiade, armoire, fringue de créateur, bar, tout ce sur quoi il pose ses mains part en poussières et en cendres obscurcissant l'atmosphère, rendant presque palpable les tranches de lumières.
Tout à coup il s'arrête, immobile dans la pluie grisâtre qui tombe dans la chambre. Tout a disparu, tout a été détruit. A l'exception d'un fauteuil, qui trône là, solitaire au milieu du carnage. Tout en faisant bien attention à ne pas le toucher de ses mains, il s'assoit dedans et s'enfonce dans l'étreinte des accoudoirs. Puis, d'un geste précis et efficace, il enfonce ses deux mains dans sa poitrine et en extrait son coeur. Il le regarde palpiter, posé là sur ses paumes grandes ouvertes, il le regarde se consumer dans un léger crépitement. Lorsqu'il n'est plus que cendre il souffle doucement dessus, les dispersant dans l'air déjà surchargé.
Puis il ferme les yeux et expire longuement, attendant que la nuit l'engloutisse complètement pour la dernière fois.

Train II

Il monte dans le train, suppositoire d'aluminium éventré par de grandes vitres aux teintes choisies par les occupants du wagon après un débat acharné qui bien souvent durait la totalité du trajet. Très à l'aise dans son complet croisé turquoise en laine de lama, à la pointe de la mode en ce moment, il prit place sur son siège après avoir consciencieusement délogé le précédent occupant, un enfant de huit ou neuf ans, à grands renfort de coups de pieds, rendus diablement efficace grâce à ses chaussures en peau de lapin à bouts ferrés et ornés de petites pointes rouillées.
Il se permit un instant de détente après cet effort presque inhumain, son fauteuil n'avait pas été trop abîmé par la bagarre il pouvait donc pleinement goûter à son moelleux et à son odeur musquée. Le début de sa mission se déroulait bien, il était mandaté par la Haute Agence de Tests Environnementaux, dont dépendait le service de météorologie, pour allez observer un important rassemblement de cumulo nimbus rosâtre qui s'était écartés de leur itinéraire de départ. En sa qualité de Compteur de Nuage Agréé il devait donc dénombrer les déserteurs pour communiquer leur signalement à son administration qui enverrait ensuite les Aspirateurs de Nuage pour régler le problème.
Ne souhaitant pas participer au débat sur la couleur des vitres cette fois-ci, Marc préféra faire le point sur sa  vie, son existence et le sens qu'elle prenait. Après un double doctorat en Météorologie Aléatoire et Enfumage des Masses, cursus obligatoire pour briguer un poste au sein de la prestigieuse H.A.T.E, il a fini dernier de sa promo, malgré l'acharnement de certains de ses camarades pour le détrôner, ce qui lui à ouvert en grand les portes de l'Agence et il a ainsi pu obtenir une place au service météorologique, rêve qu'il chérissait depuis tout petit. Et maintenant quoi ? Il était beau, riche, reconnu, énormément demandé, mais il avait tout accomplie, il possédait tout. Cette existence commençait à l'ennuyer et il réfléchissait donc aux nouveaux rêves qu'il allait commander via la vente par correspondance pendant que ses compagnons de voyage était entrain de s'étriper pour savoir qui du vert vomi ou du rose barbe à papa allait habiller les baies vitrées.
Marc releva légèrement les pieds pour sauvegarder ses précieuses chaussures des rigoles de sang qui commençait à envahir le sol du wagon. Décidément, les voyages en train n'était pas fait pour les gens de son importance, la prochaine fois il prendrait une fusée. La bagarre, maintenant devenue mêlée générale à mesure que les voyageurs arrachaient les sièges pour se les projeter violemment dessus, avait considérablement réchauffer l'air et Marc commanda donc un mini blizzard dans le coin arrière droit du wagon selon un angle précis pour ne pas que l'air froid ne le décoiffe. Les personnes les plus proches furent immédiatement congelées et moururent dans d'atroces souffrances, les suivantes se ruèrent à l'opposé des vents froids tourbillonnant, laissant provisoirement de côté leur différent chromatique pour sauver leurs vies. La plupart changèrent de voiture, quelques uns furent impitoyablement piétinés pendant la cohue.
Pendant que la porte du wagon se refermait, Marc entendit des exclamations l'informant que les nouveaux occupants n'aimaient pas la couleur marron étron que la majorité avait choisi dans l'autre wagon déclenchant une nouvelle altercation. Se renfonçant dans son fauteuil, une légère brise fraîche dans le cou, Marc ferma les yeux et s'endormit dans son wagon désormais presque vide, bercé par le bruit sourd du combat voisin et les râles des mourant qui agonisait sur le sol.

dimanche 17 juin 2012

Image

Je m'enfonce. Les ténèbres m'entourent. Je plonge, direction le tréfonds des abysses, un abîme de noirceurs impénétrables.
Noir total.
Un cabinet de curiosité étale sa bizarrerie devant mes yeux, inondant mon champ de vision de trouvailles insoupçonnées, d'objets incongrus et intrigants. Un tigre et un loup, chacun d'un côté de l'âtre, sont couchés au coin du feu, pacifiques, calmes, endormis. Ou presque. Ils ne sont pas endormis, ils se jaugent du regard, l'un et l'autre cherchant une faille dans son vis à vis. Peut être resteront-ils là, à se perdre la profondeur de leurs âmes respectives pour l'éternité; peut être se sauteront-ils à la gorge dans la seconde qui suit pour s'entre-déchiqueter. Nul ne le sait. Je m'assois dans un luxueux et confortable fauteuil pour assister à l'issu de ce duel hypnotique, mais à peine me suis-je installé confortablement que le fauteuil bascule en arrière.
Noir total.
Une rue inconnue, dans une ville inconnue, une nuit passée ou future. Une porte s'ouvre sur ma gauche, ou peut être est-ce ma droite. Mes pas me guide à l'intérieur, vers un appartement d'où dégouline des éclats de rires, de la musique trop forte et des bruits de verres. Dans l'atmosphère enfumée du salon un être attire mon attention. Il, car c'est un homme, trône au milieu de cette atmosphère décadente. Vautré dans un canapé, une   magnifique créature lovée sous chacun de ses bras, un verre de vodka dans la main droite une cigarette dans la main gauche, il rit à gorge déployée. Plus la soirée semble plonger dans la dépravation et plus il semble comblé, beau, fascinant, comme si il absorbait cette air vicié et sulfureux à la manière d'un élixir de vie. Cet être détestable me révulse et m'attire à la fois. Il règne sur son royaume, en maîtrise tout les paramètres et en jouit encore plus que tout ce que l'une ou l'autre des filles pourra lui faire plus tard dans l'une des chambres obscures qu'il a revendiqué comme sienne. Je m'approche pour pouvoir observer un peu plus cet individu étrangement familier. Mais brutalement le décor se mut en un kaléidoscope infernal, tout devient flou, tout tourne autour de moi, seul subsiste son ombre et son rire pendant un court instant, puis ils finissent par disparaître à leur tour dans ce magma indescriptible.
Noir total.
Plein jour, je suis sur le palier d'un immeuble, l'air est chaud et clair, il sent le bonheur, il respire la fraîcheur et la joie de vivre. Un enfant remonte le couloir en courant et se jette dans les bras de son père qui l'attendait, accroupi, à la porte de l'entrée. Sa mère débouche des escaliers à la suite de l'enfant, le sourire aux lèvres, son regard aimant posée sur cette scène attendrissante. Tous semblent heureux. L'homme enlace maintenant sa femme d'une étreinte amoureuse. Puis, ils se dirigent tout trois vers l'intérieur de l'appartement, l'homme et la femme précédé par l'enfant qui trépigne maintenant d'impatience dans l'entrée. Une existence saine et sans accroc, une vie bienheureuse. L'attitude de l'homme retient le plus mon regard. Il est bien, détendu, il profite de chaque minute passée en compagnie de ceux qu'il aime plus que lui même. Sa joie et son bonheur sont sincères, vrais, contagieux. Il inonde littéralement tout ce qui l'entoure de cette plénitude. Il respire la vie. M'acheminant à leur suite, je vais pour m'introduire dans leur appartement mais la porte se referme brutalement, me laissant sur le seuil. La lumière s'éteint, l'obscurité envahit le couloir.
Noir total.
Je suis au milieu d'une plaine battue par les vents. Seul. Ils tournent en tout sens, soufflant en bourrasque chacune provenant d'une direction différente. Tout est a construire ou tout a été détruit. Fin des fins ou début originel. Je ne sais pas. Je suis seul, abandonné là, au milieu de cette vaste étendue inconnue mais pourtant douloureusement familière. Qui suis-je ? Où vais-je ? Que ferrais-je ? Les questions semblent flotter dans l'air, presque palpables, des chemins innombrables se construisent et disparaissent sous les caprices des vents. Et moi je suis là, seul, perdu, au point où tout se crée, au point où tout se meurt, dans cette dimension à la fois vide et débordante de possibilités. Je suis perdu, perdu, perdu ...