Je m'enfonce. Les ténèbres m'entourent. Je plonge, direction le tréfonds des abysses, un abîme de noirceurs impénétrables.
Noir total.
Un cabinet de curiosité étale sa bizarrerie devant mes yeux, inondant mon champ de vision de trouvailles insoupçonnées, d'objets incongrus et intrigants. Un tigre et un loup, chacun d'un côté de l'âtre, sont couchés au coin du feu, pacifiques, calmes, endormis. Ou presque. Ils ne sont pas endormis, ils se jaugent du regard, l'un et l'autre cherchant une faille dans son vis à vis. Peut être resteront-ils là, à se perdre la profondeur de leurs âmes respectives pour l'éternité; peut être se sauteront-ils à la gorge dans la seconde qui suit pour s'entre-déchiqueter. Nul ne le sait. Je m'assois dans un luxueux et confortable fauteuil pour assister à l'issu de ce duel hypnotique, mais à peine me suis-je installé confortablement que le fauteuil bascule en arrière.
Noir total.
Une rue inconnue, dans une ville inconnue, une nuit passée ou future. Une porte s'ouvre sur ma gauche, ou peut être est-ce ma droite. Mes pas me guide à l'intérieur, vers un appartement d'où dégouline des éclats de rires, de la musique trop forte et des bruits de verres. Dans l'atmosphère enfumée du salon un être attire mon attention. Il, car c'est un homme, trône au milieu de cette atmosphère décadente. Vautré dans un canapé, une magnifique créature lovée sous chacun de ses bras, un verre de vodka dans la main droite une cigarette dans la main gauche, il rit à gorge déployée. Plus la soirée semble plonger dans la dépravation et plus il semble comblé, beau, fascinant, comme si il absorbait cette air vicié et sulfureux à la manière d'un élixir de vie. Cet être détestable me révulse et m'attire à la fois. Il règne sur son royaume, en maîtrise tout les paramètres et en jouit encore plus que tout ce que l'une ou l'autre des filles pourra lui faire plus tard dans l'une des chambres obscures qu'il a revendiqué comme sienne. Je m'approche pour pouvoir observer un peu plus cet individu étrangement familier. Mais brutalement le décor se mut en un kaléidoscope infernal, tout devient flou, tout tourne autour de moi, seul subsiste son ombre et son rire pendant un court instant, puis ils finissent par disparaître à leur tour dans ce magma indescriptible.
Noir total.
Plein jour, je suis sur le palier d'un immeuble, l'air est chaud et clair, il sent le bonheur, il respire la fraîcheur et la joie de vivre. Un enfant remonte le couloir en courant et se jette dans les bras de son père qui l'attendait, accroupi, à la porte de l'entrée. Sa mère débouche des escaliers à la suite de l'enfant, le sourire aux lèvres, son regard aimant posée sur cette scène attendrissante. Tous semblent heureux. L'homme enlace maintenant sa femme d'une étreinte amoureuse. Puis, ils se dirigent tout trois vers l'intérieur de l'appartement, l'homme et la femme précédé par l'enfant qui trépigne maintenant d'impatience dans l'entrée. Une existence saine et sans accroc, une vie bienheureuse. L'attitude de l'homme retient le plus mon regard. Il est bien, détendu, il profite de chaque minute passée en compagnie de ceux qu'il aime plus que lui même. Sa joie et son bonheur sont sincères, vrais, contagieux. Il inonde littéralement tout ce qui l'entoure de cette plénitude. Il respire la vie. M'acheminant à leur suite, je vais pour m'introduire dans leur appartement mais la porte se referme brutalement, me laissant sur le seuil. La lumière s'éteint, l'obscurité envahit le couloir.
Noir total.
Je suis au milieu d'une plaine battue par les vents. Seul. Ils tournent en tout sens, soufflant en bourrasque chacune provenant d'une direction différente. Tout est a construire ou tout a été détruit. Fin des fins ou début originel. Je ne sais pas. Je suis seul, abandonné là, au milieu de cette vaste étendue inconnue mais pourtant douloureusement familière. Qui suis-je ? Où vais-je ? Que ferrais-je ? Les questions semblent flotter dans l'air, presque palpables, des chemins innombrables se construisent et disparaissent sous les caprices des vents. Et moi je suis là, seul, perdu, au point où tout se crée, au point où tout se meurt, dans cette dimension à la fois vide et débordante de possibilités. Je suis perdu, perdu, perdu ...