Que suis-je devenu à tes yeux?
C'est la question qui m'obsède et me tourmente depuis des heures, depuis hier soir en fait. On a parlé depuis, pas juste -bonjour -au revoir, non, on a discuté, presque comme avant, et pourtant pas de "Je t'aime.", pas de "Faits de beaux rêves."
Ne suis-je plus rien ? Ai-je encore une place dans ta vie ? Dans ton coeur ?
L'attente m'oppresse. Attendre jusqu'à jeudi. Plus rien d'autre ne compte désormais. Je veux savoir. Je veux comprendre. Je veux avoir une réponse, la vérité, même si je sais qu'irrémédiablement je vais souffrir. J'ai à l'égard de la vérité la même fascination qu'ont les jeunes enfants à l'égard du feu. Instinctivement, ils savent qu'ils vont avoir mal, mais ils vont malgré tout avancer la main. Moi, c'est mon corps tout entier que je jette dans le brasier, et je ne connais que trop bien l'état dans lequel je vais ressortir.
Je ne veux pas être qu'un nom, je veux être le nom, celui qui compte plus que les autres, oui je suis égoïste. Je ne veux pas disparaître progressivement dans les méandres de tes pensées, comme un souvenir qu'on oublie pour n'en conserver que le contour lointain et flou, comme la fumée d'une cigarette qui se dissipe dans le vent et dont il ne subsiste qu'une vague odeur. Mais ce que je veux a-t-il encore de l'importance ?
L'impression de déjà-vu qui me submerge lorsque j'écris ces lignes me terrifie à un point que tu n'imagines même pas. C'est atroce de ne plus rien contrôler, de ne plus rien pouvoir faire, de n'avoir que d'autre solution que de s'en remettre à la décision d'autrui pour savoir quelle orientation va prendre sa vie.
Il paraît que je suis adroit avec les mots et les lettres, pourtant ce sont contre eux que j'ai le plus de mal à me prémunir. La plume et le verbe sont les armes les plus puissantes et les plus destructrices qui existent et qui n'existeront jamais; les actes peuvent être douloureux certes, mais ce sont les mots et les paroles qui sont les plus meurtriers. Chacun d'eux s'inscrit en nous au fer rouge pour ne jamais disparaître.
Dans ton livre, il est écrit "La vie n'est que souffrance, si la souffrance n’existait pas alors vivre n'aurait pas d'importance car il n'y aurai aucun mérite à réussir quoique ce soit. Dès lors il faut accepter la douleur et vivre avec au mieux."
(Tu te souviens de ce que j'avais appelé la douleur utile ?)
Ce qu'il (ou elle je ne sais plus) est exact. Mais elle (il ?) omet de préciser qu'il est certaines souffrances qui sont insupportable. Et l'idée même de te perdre me vrille les entrailles.
Voilà, c'est brouillon, désorganisé, sans aucun style, mais je ne peux pas faire mieux sur ce coup là. J'aurais pu t'écrire un truc ultra sophistiqué, bourré de référence. Mais ça n'aurait pas été fidèle avec la primalité du tiraillement que je ressens au plus profond de moi.
C'est tellement dur d'écrire avec son ventre, sans fioritures, sans enjolivures, sans rien pour masquer la médiocrité et la linéarité du style.
Cracher ses tripes avec classe, ça c'est l'apanage des grands auquel je ne saurais prétendre. Tout ce dont je suis capable c'est ça, mes pensées dans l'état le plus brut qu'il soit.
Tu m'as ordonné de dormir tout à l'heure mais je ne vais pas pouvoir t'obéir pour l'instant.
Il est trois heures du matin (environ, je ne sais plus ...), j'avale actuellement mon sixième (ou septième, ou huitième, ou plus, au bout d'un moment on ne compte plus.) café de la soirée. Je ne dors pas, pas parce que je n'y arrive pas, mais parce que si je ferme les yeux je plonge à pieds joints dans les pires de mes cauchemars, dans les pires de mes craintes.
C'est pathétique. C'est ridicule. Mais j'avais besoin de me dire que j'avais fait tout ce qui était en mon pouvoir.
Je t'aime. Je tiens à toi plus que tu ne l'imagines.
3h06.