Ses voiles virginales gonflées par l'air marin, le voilier filait à vive allure sur la mer turquoise, son étrave fendant les flots dans des gerbes d'écumes. Accoudé au bastingage de proue, je me laissais envahir par cette atmosphère unique et paisible; l'azur était d'un bleu immaculé, aucun nuage ne troublait ce monochrome céleste, le soleil y brillait bien haut, dardant ses rayons sur la Terre, la couvrant d'une douce chaleur.
La sensation de mes pieds nus contre le bois chaud du pont m'emplissait de calme et de bien être. Je ne sentais plus mon pantalon de lin beige, ni ma légère chemise blanche à demi-ouverte sur mon torse hâlé.
Des embruns m'aspergèrent soudainement. Je restais figé quelques secondes, cloué sur place par la surprise. Puis, me rendant compte de ma posture ô combien ridicule, je me mis à rire aux éclats, m'essuyant le visage de la tranche de la main. J'avais été presque entièrement trempé par l'éclaboussure d'eau salée. Refrénant mon fou rire, je défis ma chemise, complètement détrempée, et l'étendis sur une balustrade pour qu'elle puisse sécher sous la douce caresse de l'astre solaire.
Je me dirigea vers le pont arrière pour aller m'étendre sur une des chaises longues qui s'y trouvait. Sa silhouette m'apparut alors que je dépassais le mât principal. Elle occupait un des transats, bronzant sous le soleil zénithal de ce début d'après midi.
Il se dégageai d'elle l'impression d'un félin endormi, sublime et captivant, mais aussi dangereux et mortel. Elle était là, étendue, son corps magnifique seulement recouvert par son deux pièces noir, ses cheveux flamboyants éparpillés autour de sa tête par la brise du large. Ses paupières closes soustrayaient à la face du monde ses pupilles hypnotiques, comme deux morceaux d'une soie incroyablement fine recouvrant des trésors sans aucunes pareilles.
Je m'arrêtais, envoûté par une telle vision, une vague de souvenir déferlait dans mon esprit.
Mes mains se souvenaient de la douceur de sa peau, de la rondeur de ses seins.
Mes lèvres se souvenaient du salé de ses larmes du délice de ses baisers.
Mes yeux se souvenaient de l'étincelle de désir et de malice qui brûlait dans son regard.
Sa voix suave me tira de ma rêverie :"Tu vas rester planté là encore longtemps ?". Reprenant mes esprits, je recommençais à m'avancer. Elle s'était redressé et me regardait, un sourire amusé accroché à ses lèvres fines. M'approchant d'elle, j'ouvris les bras pour l'enlacer tendrement. Mais, me gratifiant d'une grimace espiègle, elle se déroba en riant le long du bastingage.
Je la rattrapais en quelques enjambées, et, dans un éclat de rire, je l'immobilisais sur le pont. Voyant que la partie était perdue, elle cessa de se débattre et abandonna, arborant une mouemi-boudeuse, mi-rieuse sur son joli visage.
Nous partîmes dans un fou rire mutuel, et, desserrant mon étreinte, nous nous allongeâmes sur le pont, essayant de calmer notre hilarité sous le soleil brûlant.
Une ombre passa devant le soleil, brouillant sa lumière pendant quelques secondes.
Un grondement monta des profondeurs, grave et sourd il se répercuta tout le long de la coque du bateau.
Intrigué, je me relevai, et observai le ciel à la recherche de ce qui avait bien pu causer cette soudaine ombre. Mais strictement rien ne m'était visible. Je jetais alors un coup d'oeil par dessus bord, mais là encore tout était calme et pur. Pas le moins du monde intriguée par ces évènements, elle était retournée s'étendre sur les transats. Essayant de me persuader que j'avais rêver, je m’apprêtais à la rejoindre quand je la vis, et sa vision me glaça d’effroi. Une vague gigantesque obstruait l'horizon, avançant vers nous à une vitesse vertigineuse.
A peine eu-je le temps de me retourner que déjà elle était sur nous. La proue du bateau se souleva violemment, comme une vulgaire brindille ballottée dans un torrent. Le bois de la coque craquait de toute part, gémissant comme une coque de noix prise dans l'étau métallique et invincible d'un casse noix. Notre embarcation fut projetée en l'air et retomba lourdement au milieu des flots en furie et des éléments déchaînés. Je m'accrochais autant que possible à tout ce qui paraissait pouvoir tenir bon malgré les coups de boutoir de la tempête, j'essayais de progresser vers l'arrière malgré les vagues violentes qui venaient dévaster le pont et les coursives. Chacun de leurs assauts m'arrachait de mes prises et me rapprochait toujours un peu plus du bord.
Le ciel auparavant d'un bleu presque immaculé était désormais d'un noir jais, que déchiraient des éclairs blafards, éclairant de leurs flash laiteux le chaos régnant sur la mer tumultueuse. Une pluie diluvienne s'abattait avec vigueur sur l'océan, finissant de détremper tout ce qu'il avait épargné.
Bravant l'ouragan, je la cherchais du regard, à la fois espérant de tout coeur qu'elle ait pu se mettre à l'abri et terrifié par l'idée qu'elle ait pu être surprise et happée par les flots furibonds qui venaient exploser contre les flancs du bateau en de gigantesque gerbes d'écumes. Les embruns m'empêchaient de voir à plus de quelques pas devant moi, je ne distinguai même pas les formes vagues des transats, impossible de savoir si ils étaient toujours là ou si tout avait balayé par la furie destructrice de l'océan.
Tout était chaos. Ce qui avaient été bien rangé traversait désormais le pont, ballotté par les flots qui balayaient tout. La Destruction régnait sur notre embarcation.
Une poulie dévala à toute allure la coursive, fauchant tout ce qui se trouvais sur son chemin. Le temps de la voir arriver il était trop tard; elle percuta violemment mes chevilles me faisant chuter lourdement sur le dos. Bien que sonné, je cherchais par tout les moyens de me raccrocher à tout ce que je pouvais, mais tout cédait son mon poids et je glissai lentement vers les abysses déchaînées.
Mes mains battirent l'air d'une danse ridicule, dernière sursaut du condamné, dernière tentative désespérée avant le plongeon. Mais rien. Mes doigts effleurèrent un instant le bois de la balustrade, quelques secondes qui semblèrent infinies, et enfin je dégringolais.
Je heurtais la surface de l'eau comme un pavé dans une mare, la douleur qui envahit tout mon corps étaient insupportable, je désirais mourir immédiatement si seulement il était possible de me soustraire à son intensité atroce. Mais mon envie de survis était plus forte que ça, et dans un dernier effort je remontais à la surface.
Et là je la vis. Allongée sur un transat, comme depuis toujours. Le vaisseau fendait la tempête comme auréolé d'une vigueur invincible. Le soleil le précédait, les éléments se calmait devant lui et reprenait leur folie de destruction dans son sillage. Elle s'éloignait de moi, j'essayai de crier, de hurler son nom, pour l'avertir que je n'étais plus là, que je me noyais. Mais l'eau qui pénétrait dans mes poumons à chaque tentative étouffait mes cris, les transformant en gargouillis infâme et incompréhensible.
Je coulais. La surface s'éloignait de plus en plus. Le halo de lumière bleuté s'obscurcissait de plus en plus. Mes dernières bulles d'air montaient paresseusement vers l'air libre, emportant mes ultimes étincelles de vie. Les ténèbres prenaient possession de moi. Mes yeux ouverts ne regardaient plus rien. J'étais mort.
3h du mat' dans une chambre solitaire d'une ville tranquille.
Je m’éveille en sursaut, cherchant l'air qui me manque cruellement. Le même cauchemar depuis des nuits. Les mêmes fantômes qui me hantent. Disparu les rêves calmes et sereins, il ne reste qu'une plaine de cendre où rôdent les spectres du passé. Dire adieu à ce qui a fait ma vie pendant des mois. Faire le deuil. Accepter la place vide et froide dans son lit. Oublier ...