vendredi 20 mai 2011

Frustrations

3h.
La soirée se termine. Une autre commence.
Les plus prudes, les plus gentils, les plus purs, les plus sages; les ignorants aux caresses de Débauche et Luxure, ont déjà la main sur la poignée de la porte et le pied dans le couloir. Ils ne savent pas ce qu'ils manquent.
Ou ce qu'ils ne manquent pas.

Mon âme s'apaise à mesure qu'ils s'en vont.

Certains partent à gauche, manteau sur le dos, sac à l'épaule, esquissant un signe poli à l'assemblé de déchet dans laquelle siège ceux qu'ils appellent leurs amis sous les rayons du soleil mais que là, ils ne reconnaissent pas. Ces corps désarticulés forment désormais ma cour, mon empire. Ils sont mon troupeau sur lequel je dois veiller, berger paternel et décadent. En fait je les méprise. Je méprise ce ramassis de faibles qui, passé le début de la nuit, ne peuvent plus que s'écrouler, les membres tremblant sous la masse des sensations qui surcharge leur cerveau. Moi, et les derniers autres qui sont restés à mes côtés, dédaignons ces lâches qui abandonnent la lutte alors qu'elle commence seulement à devenir intéressante.

D'autres s'en vont à droite, peu nombreux, les élus d'un soir, les couples d'une nuit, quittant le groupe sous divers prétextes hypocrites, et partant, le regard perdu dans celui de leur proie, ne pensant déjà plus à ce qu'ils viennent de nous raconter. Ceux là, nous ne les méprisons point, nous les haïssons. Égoïste à la recherche de leur plaisir personnel, préférant les effluves d'Erosaux vapeurs de Bacchus, ils ne pensent qu'a leur félicité. Ils oublient les autres, oublient les gens, oublient le temps, oublient l'espace. Ils se laissent porter par la saveur utopique des doucereuses promesses d'Aphrodite.

Alors il ne reste plus que nous. Les oubliés. Les héraut de la Nuit. Ceux qui, longtemps encore, brandiront l'étendard décadent de leur splendide maîtresse. Il ne survit que nous. Une bande de jaloux et d'hypocrite se morfondant dans leur propre déplaisir. Une meute de loup frustrée de n'avoir pu goûté plus loin aux chimères de leur reine.

Nous détestons ceux qui partent, parce que eux ont encore assez de courage et de volonté résister au délice de l'Amante ténébreuse.
Nous méprisons ceux qui tombent, parce que eux nous abandonne dans notre décrépitude et notre solitude obscure.
Nous haïssons ceux qui baisent, parce que eux ont trouvés le nirvana que tous ceux qui restent cherche et n'auront pas atteint.

Il trône, tel un phare au milieu de la tempête, seul, conscient, au milieu des corps brisés et des cadavres renversés. Il voit les amants s'en aller vers d'autres contrées plus douces et plus plaisantes. Il veille, empereur nocturne, sur son royaume décimé, sur ses sujets avachis par une nuit en compagnie de Destruction et d'Excès.

Ma plume s'immobilise sur le papier. Plus rien ne bouge. Morphée repart, sa moisson terminée. Une fois encore j'ai résisté. Une fois encore j'aurais voulu qu'elle m'emporte moi aussi. Mais non. Éternel veilleur, je reste là, écorchant mon papier de mon encre malhabile, recrachant mes souhaits brisés et mes rêves évanouis comme les mauvais buveurs pilent la glace dans leurs whisky.

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