I.
Les vapeurs de la douche brûlante débordaient de la baignoire, innombrables, comme autant de cascades fantomatiques, voilant l'éclat du marbre blanc du sol et enserrant chaque meuble dans une étreinte de coton. L'air de la salle de bain était moite et humide, presque tropical, étouffant.
Victorine essuya d'un revers de la main la buée qui maculait le miroir, ouvrant une large brèche dans le voile vaporeux qui recouvrait toutes les surfaces vitrées de l'immense pièce, mettant à nue son reflet dont elle n'avait auparavant qu'une image vague et floue.
De toutes les pièces et de tous les recoins de sa grande maison, la salle de bain était parmi ses préférées, elle était même sa favorite d'entre toute. Un havre de paix et de douceur dans lequel elle se prélassait volontiers plus que de raison, oubliant l'espace d'un instant les tracas du quotidien.
Elle avait abandonnée son Tshirt à l'entrée de son domaine, jeté négligemment son short dans un coin, laisser tomber son soutient gorge sur le rebord d'une coiffeuse, et elle se tenait là, presque nue, admirant sa nemesis qui lui souriait dans la glace. De larges boucles brunes encadraient son visage et tombaient en cascade sur ses épaules menues, les plus indisciplinées venant de temps en temps chatouiller son petit nez aquilin, donnant à l'angélique sculpture qui lui tenait lieu de figure un air rebelle et mystérieux. Ses deux yeux verts brillaient de milles feux et étaient les pires ennemis de tout représentant de la gent masculine qui avait le malheur de croiser son regard. Le reste de son portrait s'attardera sur sa taille de guêpe, ses seins à croquer, sa peau d'une douceur rarement atteinte, sur ses cuisses et ses fesses aux galbes divins et sur son intelligence maligne qui faisait d'elle une véritable prédatrice sentimentale.
Une ombre voilât furtivement la lumière.
Ne s'en préoccupant pas et après une moue espiègle à son reflet, Victorine se débarrassa du dernier bout de tissus qui l'habillait et, se désintéressant de son miroir, elle plongea avec délice dans son bain. Le contact avec l'eau brûlante la fit frissonner de plaisir et elle ferma les yeux, goûtant pleinement à l'abandon totale que lui procurait ce divin moment de la journée.
Elle ne sentit presque pas la piqûre de l'aiguille traversant sa peau, sa chair et enfin la frêle paroi d'une de ses veines.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux son paradis était devenu son enfer.
II.
Thomas épousseta les épaules de sa veste du revers de la main. Il voulait être parfait pour ce jour si spécial. Son mariage. Avec la plus belle fille qui soit. Il avait encore du mal à réaliser que Marine l'ai choisi lui, alors qu'elle aurait pu avoir tellement mieux ... Il secoua la tête comme pour chasser ses pensées; Marine râlait toujours quand il se dévalorisait comme ça et il ne voulait pas la contrarier, encore moins aujourd'hui.
Il se retourna en entendant la porte de sa chambre s'ouvrir et découvrit son meilleur ami et témoin, Martin, qui s'avançait, tenant à la main sa cravate dénouée. Thomas sourit. D'aussi loin qu'il se souvienne, Martin n'avait jamais réussi à nouer ses cravates et c'était toujours lui qui le lui avait fait.
Rendant son sourire au futur marié, Martin en profita pour contempler son ami. Il était splendide. Vêtu de blanc du col aux chaussures, il rayonnait et resplendissait de joie et de bonheur. Rarement Martin l'avait vu comme ça.
Tandis que Thomas s'affairait sur la cravate, Martin engagea la conversation:
"Alors, t'es nerveux ?"
"Non, non, je vais juste me marier t'inquiète c'est la routine." lui répondit-il, une pointe d'ironie dans la voix.
"Ouais, ok, t'es un peu stressé ..."
"Tiens, ton noeud est fini." dit Thomas, puis il reprit "Oui je suis un peu sous pression mais il n'y a pas de raison que ça se passe mal."
"Merci beaucoup. Oui ça va super bien se passer. Vous faites un couple magnifique, ce sera un mariage magnifique !"
"Quand même je me demande ce qu'elle peut bien me trouver. Je ne suis ni ... "
"Stop !" Le coupa Martin "Pas de ça le jour de ton mariage! Ce n'est pas le moment. T'y repenseras après tant que tu voudras mais pendant non."
"Ok, mais tu ne perd rien pour attendre !" Répliqua Thomas dans un sourire.
"Aller je te laisse finir de te préparer, on se retrouve en bas. Merci encore pour le nœud."
"Comme d'habitude, faudrait quand même que t'apprenne un jour à les faire."
"Un jour ..."
Martin s'éclipsa le sourire aux lèvres et referma la porte, laissant le marié seul face à son miroir, s'occupant des derniers détails de sa tenue.Thomas fixa son reflet. Bon ok, il n'était pas si horrible que ça, mais qu'une ex-mannequin ai été séduite par son physique somme toute banale le laissai songeur de temps en temps.
Il réarrangea une dernière fois sa coiffure et réajusta son nœud papillon. Il était fin prêt.
Une vive douleur le lança dans la nuque. Il eu juste le temps d'arracher l'aiguille fichée dans son cou avant que les ténèbres ne s'emparent de sa conscience et ne le plonge dans un sommeil sans rêve.
Dans une église, quelque part dans le Nord de la France, alors que sonnait midi, une mariée s’effondra en pleurs en apprenant la disparition de son futur époux.
III.
Lorsque Victorine s'éveilla elle cru d'abord à une coupure de courant. Mais quand elle sentie l'odeur cuivrée du sang envahir ses narines, elle comprit qu'il y avait un problème. Un gros problème. L'eau de son bain avait refroidie et y rester dans le noir complet avec cette odeur métallique qui persistait ne l'enchantait guère. Passant sa main tout autour de la baignoire, Victorine
Soudain, quelque chose lui frôla la jambe dans la baignoire et elle ne pu réprimer un hurlement hystérique qui déchira l'atmosphère silencieuse comme un scalpel tranche les chairs. Repliant ses jambes sous elle, Victorine avança prudemment les mains dans l'eau de son bain à la recherche de ce qui avait effleuré sa cuisse quelques instants auparavant. Sa main toucha des filaments ce qui provoqua un nouveau sursaut de Vicorine, mais, voyant que rien ne lui était arrivé pour autant, elle avança alors ses deux mains à la rencontre des fils visqueux qui pendaient dans l'eau de son bain. Une fois qu'elle les ai eu retrouvés, elle les manipula dans tous les sens, farfouillant dans leur masse filandreuse, essayant d'identifier ce que ça pouvait bien être. Elle pensa d'abord à des algues ou à une plante tombée dans l'eau, mais les filaments étaient beaucoup trop fin pour correspondre à quelque chose de cette ordre. Puis, suivant les fils, Victorine remonta jusqu'à leur point d'origine, une masse globuleuse, visqueuse, qu'elle estimait un peu plus petite qu'un ballon de football. Mais malgré ça, elle n'arrivait toujours pas à deviner ce que pouvait bien être ces fils.
Attrapant la boule entre ses deux mains, elle apprêtai à la secouer quand tout à coup des néons s'allumèrent violemment au plafond, transformant les ténèbres oppressantes en une lumière crue et mordante qui ébloui Victorine un instant, l'obligeant à fermer les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, elle plongea son regard dans la sphère qu'elle tenait toujours à pleines mains et, écarquillant les yeux d'horreur, elle se mit à hurler. A hurler comme seul la terreur la plus primitive peut vous faire hurler. Rejetant le globe dans l'eau, elle se rua hors de la baignoire, criant et pleurant, oubliant un instant toute pudeur.
Elle resta prostrée dans un coin de la pièce de longues minutes, recroquevillée sur elle même, pleurant et tremblant, flirtant dangereusement avec la limite de l'hystérie. Elle essayai de se calmer, de se raisonner en se disant que ce n'était pas possible, que ça n'arrivai que dans les films d'horreur, qu'elle faisait un cauchemar.
Rassemblant les derniers lambeaux de courage et de conscience qu'il lui restait, elle s'approcha en tremblotant de froid et de peur de la baignoire. Arrivée devant la cuve en émail elle prit une grande inspiration et se pencha par dessus bord pour en voir le contenu.
Et là elle vit.
Elle vit qu'elle n'avait pas eu d'hallucinations. Elle vit qu'elle était parfaitement réveillée. Elle vit qu'elle était en Enfer.
Ne pouvant se retenir plus longtemps, Victorine vomi tout le contenu de son estomac dans la baignoire et perdit connaissance, s'effondrant de tout son long sur le carrelage crasseux qui couvrait entièrement le sol et les murs de la pièce.
Ce qu'il y avait dans la baignoire était profondément cauchemardesque. L'eau, si s'en était encore, était rouge sang et troublée par de nombreux débris. Mais le plus choquant ce n'était pas ça. Le plus choquant c'était la sphère, le globe filandreux, la boule visqueuse.
C'était une tête.
Une tête humaine tranchée qui flottait entre deux eaux dans la baignoire croupie.
IV.
Lorsqu'il se réveilla, Thomas senti que quelque chose n'allait pas. En fait, il l'avait senti lorsqu'il avait retiré l'aiguille de son cou, juste avant de sombrer dans l'inconscience.
Il avait été drogué et kidnappé. Il en était sûr. D'ailleurs l'état dans lequel il se trouvait confirmait ses soupçons : sa tête tournait, ses oreilles bourdonnaient, et des spasmes nauséeux lui ravageaient l'estomac. Des questions assaillaient déjà son esprit embrumé; qui avait bien pu lui vouloir du mal ? Et pourquoi ? Ce n'était pas son poste d'infirmier ni même un hypothétique héritage qui pouvait attirer les convoitises puisqu'il était assurément tout en bas de l'échelle professionnelle et n'avait aucune grand mère richissime et malade qui aurait pu lui léguer une fortune. Il n'avait pas non plus d'ennemis, hormis quelques voisins mécontent et son propriétaire pour des retards de loyer, mais rien qui ne puisse conduire qui que ce soit à le droguer et à la séquestrer.
Reléguant ces interrogations dans les limbes encore cotonneuses de ses pensés, Thomas essaya de voir l'endroit dans lequel il se trouvait. Il faisait encore trop sombre pour qu'il ne puisse distinguer le moindre détail. Il attendit donc que ses yeux s'habituent, essayant de deviner ce sur quoi il était assis pour tromper son stress et son inquiétude grandissante. Ça ressemblait à un fauteuil d'orchestre avec des coussins sur le dossier et sur le siège, mais on sentait qu'il était vieux; le rembourrage n'était plus aussi moelleux, le tissu s’effilochait au moindre contact et le bois des accoudoirs était rugueux, sauvage là où le vernis était parti. C'est sûrement pour cette raison, se dit Thomas, qu'on l'avait recouvert de cet espèce de drap en tulle et dentelle, pour l'habiller mais aussi pour le protéger. L'odeur qu'il dégageait rappelait à Thomas quelque chose, un parfum qu'il connaissait; mais malgré tout ses efforts il ne parvenait pas à l'identifier, à y associer un nom, un visage.
Se désintéressant du fauteuil, Thomas constatât que ses yeux s'étaient plus ou moins habitués à la pénombre de la pièce. Il se redressa alors sur son siège et, regardant tout autour de lui, essaya de percevoir plus précisément sa prison. Seuls les rayons lumineux, qui descendaient des vitres peintes percées sous le haut plafond, déchiraient les ténèbres et laissaient entrevoir à Thomas un vague tableau de sa cellule. Face à lui, le mur était entièrement couvert d'un immense miroir, à la manière des salles de danse, mais celui ci était presque complètement brisé, seuls quelques fragments tenaient encore au mur. Le sol était habillé par un parquet aujourd'hui vétuste et poussiéreux mais qui avait dû être impeccablement ciré et lustré lorsque, par le passé, la pièce était utilisée. La faible luminosité empêchait Thomas de distinguer plus précisément le revêtement des murs et du plafond mais il faisait assez clair pour qu'il puisse inventorier le contenu de la pièce. Rien. Le seul meuble était le vieux fauteuil sur lequel il était assis. Il découvrit aussi la seule issue que possédait la pièce, une lourde porte en métal qui faisait face au miroir.
Estimant qu'il avait assez récupéré et que les effets des drogues s'étaient quasiment entièrement estompés, il se leva du fauteuil et se rendit alors compte que, non comptant de l'avoir drogué et enlevé, ses ravisseurs l'avaient aussi dépossédés d'une partie de ses vêtements. De son splendide costume il ne lui restai que le pantalon et le caleçon, tout le reste, des chaussettes à la veste, lui avait été subtilisé.
Déterminé à sortir de cette situation et à récupérer les pièces manquantes de son ensemble à sept mille euros, Thomas avança la jambe pour faire un premier pas en direction de ce qu'il espérait être la sortie.
Lorsqu'il posa son pied par terre un éclair de douleur lui traversa la jambe, lui arrachant un hurlement de souffrance et de surprise. Il fit demi tout en claudiquant et s'assit à nouveau sur le fauteuil, tentant d'observer son pied malgré le peu de lumière. Heureusement qu'il avait été prudent et qu'il avait doucement posé son pied, redoutant un débris quelconque. La coupure lui semblait bien nette mais pas très profonde, elle ne saignait que peu ce qui était la première bonne nouvelle depuis un certain temps. Avisant le drap en dentelle, il en déchira un bout et se fit un bandage de fortune. La meurtrissure était gênante et un peu douloureuse mais ne l’empêchait pas de marcher, il se remit donc debout et avança jusqu'à l'endroit où il s'était blessé le pied.
Mais à peine se fut - il relevé de son siège que des néons grésillèrent au plafond et s'allumèrent, déversant un torrent de lumière dans l'ancienne salle de danse. Un instant ébloui, Thomas ouvrit les yeux et contempla ce qu'il n'avait pu distinguer quelques minutes auparavant. Son regard embrassa le sol et là, une lueur de terreur et d'horreur s'alluma au fond de ses pupilles, son corps tout entier se figea. Si il voulait s'enfuir il allait devoir souffrir comme il n'avait jamais souffert. Le sol tout entier était incrusté de milliers de tessons de verre qui, couvrant le moindre centimètre carré, pointaient vers le plafond leurs arrêtes effilées.
Au bord des larmes et de la crise de nerfs, il se retournât pour aller s'asseoir sur le fauteuil et là, en voyant ce qui le couvrait, il s'effondrât en pleurant et hurlant, complètement dément et hystérique. Il se souvenait maintenant de ce que signifiait ce parfum pour lui, il l'avait toujours su, les drogues l'avaient empêchées de s'en souvenir plus tôt, c'était le parfum que sa future femme aurait dû porter. Et le drap qui recouvrait le fauteuil était en fait une robe.
C'était sa robe.
A un détail près.
L'énorme tache rouge carmin qui s'épanouissait là où aurait dû se trouver la poitrine de sa tendre épouse; l'énorme tache de sang qui finissait de lui retirer toute volonté.
Se recroquevillant sur lui même, Thomas éclatât en long sanglot, la robe serrée contre lui.