mardi 15 juin 2010

Ma Nuit

Le soleil disparaissait progressivement derrière l'horizon envahit par les voraces grattes-ciels qui, tels des crocs acérés, dardaient vers le ciel leurs carcasses de verre semblant vouloir le dévorer morceaux par morceaux. La lumière se raccrochait à tout ce qu'elle pouvait pour ne pas chavirer sous les coups de boutoirs de l'obscurité qui, dans une étreinte irrésistible, l'emportait toujours plus loin, toujours plus profondément dans les limbes du plaisir et de la luxure.

Les parents se hâtaient vers la douce clarté de leurs foyers tandis que leur progéniture cherchait pas tous les moyens de s'en échapper et de rejoindre l'obscur royaume naissant. Les lieux sombres méprisés le jour était adulés la nuit; un nouveau monde s'élevait. La ville sage et studieuse sous le règne solaire se transformait en une garce dépravée et dévergondée dès que celui-ci touchait à sa fin. Ce nouveau monde ne durerait qu'une nuit, tel un nocturne papillon d'une grâce et d'une beauté éphémère qui s'extrait de son cocon à la tombée du jour et ne dispose que d'une nuit pour tout vivre, tout expérimenter, tout ressentir, et c'est ce côté éphémère qui lui confère tant de pouvoir; un nouveau monde à anéantir chaque nuit, une nouvelle vie pour un soir seulement, le jour ignorait tout de la nuit, de ses pratiques, de ses clients, de ses perversions les plus obscènes.

Le claquement d'un Zippo m'arracha à la contemplation de la genèse d'une nouvelle nuit de débauche et de plaisirs, de sexe et d'alcools, de fantasmes et de rêves. Je tendis mon bras pour saisir mon briquet et mes yeux croisèrent ceux de la jeune femme qui me l'avait emprunté quelques instants plus tôt; et ce geste sans connotations aucune devint d'une sensualité difficilement supportable lorsque mon regard accrocha le sien, elle avait ce regard qui vous approche, vous charme, vous déshabille et vous viol le temps d'un battement de ses magnifiques cils, un regard plein de promesses et de frustrations, de rêves et de déceptions, de secrets et de révélations. Ses prunelles noisettes, qui flamboyaient dans les derniers rayons du soleil couchant, étaient bordés de fines cernes ébène, marque d'une pratique régulière du monde de la nuit, et sa peau d'albâtre était constellée de longues et minces griffures, de légères marbrures et de traces de piqûres divers, blessures de guerre, souvenirs de bataille, derniers lambeaux des fantômes de ses expériences de la nuit passée.

Elle portait une fine et courte robe flottante bleu qui, s'accordant à merveille avec les teintes que prenait la ville libérée, soulignait la pureté des courbes de son corps, et une paire de ballerine noire; elle était la danseuse nocturne, l'étoile de l'opéra de la perversion, la cavalière de la Nuit au grand bal de la dépravation et de la déchéance.
Elle me fascinait.
Elle m'était inaccessible.
Il est bien connu que ce que l'homme désir le plus au monde c'est ce qu'il ne peut avoir.
Et moi c'était elle que je voulais, plus que tout.

La nuit m'envahissait, le désir du plaisir immédiat et sans conditions, la volonté de descendre toujours plus bas dans l'escalier du stupre et du vice.
Elle avait compris.
Elle savait que j'étais entièrement à sa merci, sous sa domination. Comme un chat que joue avec sa proie avant sa mise à mort lorsqu'il y perd goût, elle jouait avec ma volonté et elle en jouissait, elle jouissait de me torturer, de me faire espérer, de réduire à néant tout ces espoirs, et de recommencer. J'étais sous son emprise, captivé par ses yeux, par ses cheveux, par son visage, par son corps, par elle toute entière.

Tirant une bouffée sur sa cigarette, elle se leva du banc sur lequel elle s'était assise, fit trois pas et se retournant vers moi, me crucifiant du regard et annihilant définitivement ma volonté, elle me tendit la main et me susurra dans un langoureux soupir:
" Alors, tu viens ? La nuit va être loooongue ... "

M'abandonnant à elle, à sa volonté, à ses fantasmes, je suivis ma délicieuse tortionnaire sur sa route, sentier de plaisirs et de douleurs, chemin d'amours et de haines, allée de pudeurs et d'exhibitions, avenue pavé de sexe et de frustrations, pavée de nuit, pavée de Sa Nuit.

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