lundi 31 janvier 2011

Désillusion

Le jour perçait la nuit à grands coups de ses lames ardentes, éclaboussant l'aube de gerbes sanglantes. Morphée battait en retraite devant la furieuse cavalcade du char d'Hélios qui broyait les ténèbres sous ses roues cerclées d'acier étincelant. Tels d'obscures tours de Babel, les grattes ciels se découpaient dans l'aurore pourpre, défiant les cieux de leurs arrogantes hauteurs. Le soleil posait son regard brûlant sur les carcasses, qu'elles soient de chairs ou d'aciers, que la nuit avait laissé derrière elle.
Les premières lueurs essayaient de se frayer un passage à travers les stores de guingois pour jeter l'opprobre sur les vices qui s'étaient calfeutrés dans la maison. La chambre était dans un état déplorable. Du confort de mon profond et moelleux fauteuil je pouvais profiter d'une vision d'ensemble de la pièce. La moindre étagère, la moindre surface horizontale, le moindre centimètre carré du sol était encombré par des verres et des bouteilles vides ou pleins, jonché de cendriers dégueulant des mégots et d'une multitude d'autres reliefs de la petite "party" qui s'achevait. Les soubresauts qui agitaient les couvertures du lit étaient l'oeuvre d'un couple de courageux qui avaient encore l'énergie nécessaire pour forniquer allègrement depuis maintenant une bonne heure. Quelle idée saugrenue que de penser à la survie de l'espèce alors qu'on a sous les yeux tous les pires travers que peut engendrer l'esprit humain. Ou alors ce n'est qu'un puissant désir de vengeance, l'irrésistible pulsion de vouloir faire subir à sa progéniture l'enfer de la vie merdique que l'on a subit soi même.
Peut être n'est ce que pour le plaisir ?
Possibilité à envisager.
C'est sur ses pensées profondes et dans un râle sourd que j'éjaculais à grands jets dans la bouche d'une brune quelconque qui s'occupait de moi depuis un bon quart d'heure. Ses dents blanches, ses yeux verts, son absence totale de pudeur et l’inexistence de sa conversation m'avait séduit; elle possédait toutes les caractéristiques pour être le parfait coup d'un soir. Mais un manque flagrant d'endurance et une rousse flamboyante avaient relégués la brune au stade de sucrerie de fin de soirée. Dommage, elle en valait sûrement le coup.
Une fois qu'elle eu finit de me nettoyer consciencieusement, je constata que mon verre, autrefois plein d'un savoureux gin, était désormais vide et qu'il était grand temps que j'aille me resservir si je voulais survivre à la prise de conscience de nos frasques de la veille qu'entraînerait irrémédiablement le lever du soleil.
Me rhabillant à la hâte, je repoussa la tête de la brune, devenue maintenant inutile, et je me leva, me dirigeant vers la porte mi-close qui nous préservait des affres que renfermait le reste de la maison.
J'ouvris la porte et, jetant un dernier coup d'oeil derrière moi avant de quitter la pièce, je vis la brune se glisser sous les draps, rejoignant ainsi les infatigables et leur monde de plaisirs et de débauches, sûrement dans l'espoir d'enfin se faire tirer.
Le couloir était dans un état semblable à celui de la chambre, à ceci prêt que les murs étaient constellés de graffitis divers et de dessins en tout genre, la plupart très explicite et ne laissant guère de place à l'interprétation, mais d'autre en revanche était en déphasage total avec tout schéma d'interprétation concevable et n'était plus que des oeuvres incompréhensibles d'un génie inconnu et éphémère. Quelques malchanceux traînaient par terre, dormant du mieux qu'ils puissent, leurs tympans assaillis alternativement par les bruitages hautement sexuels qui émanaient des différentes pièces, chambres ou pas, et par le concert de vomissements bruyants et écoeurants qui s'échappait des toilettes.
Aussi étrange que cela puisse paraître, l'escalier avait été épargné de toutes dégradations, à croire qu'il avait profité d'une immunité contre les vandales en tout genre.
La cuisine avait eu moins de chance.
Le plafond et les murs étaient maculés de nourritures et d'autre substances divers pas toujours identifiables. Les placards avaient été vidés au sol, les tiroirs retournés, une des chaises s'empalait désormais de chaque côté des montants de la fenêtre, ajoutant des bris de verres à l'anarchie ambiante qui régnait dans l'anciennement adorable cuisine ultra moderne. Je dû slalomer entre des stalactites de spaghetti bolognaise, des rivières de liquides variés, et des marécages de purée pour pouvoir atteindre le salon sans encombre.
La pièce était quasiment enfumée, un aquarium grisâtre qu'emplissait un air de jazz éculé mais toujours aussi jouissif. Le temps que mes yeux s'habituent à l'atmosphère particulière, et je pu constater que je me tenais au milieu d'un cimetière, des corps recouvraient le sol, enlacés les uns aux autres dans une étreinte fraternelle;d'autre plus courageux étaient assis dans les fauteuils et les canapés qui occupaient l'espace, tirant sporadiquement une bouffée sur leur cigarette. De ce que je pouvais en voir, le salon-dortoir-mouroir-fumoir avait été relativement épargné par la furie de destruction qui avait dévasté le reste de l'habitation, il y régnait une étrange impression de calme, de sérénité, d'apaisement.
M’asseyant dans le moelleux canapé qui me faisait face, je sorti ma propre cigarette et l'alluma. Une magnifique créature s'extirpa alors des limbes grises qui s'étendaient de l'autre côté du canapé, tel un songe s'extirpant du pays des rêves, et, se glissant jusqu'à mon oreille, me susurra dans un souffle :

"Tu sais, tout ce temps, tout ces visages, tout ces cris de jouissances, ces étreintes sans âme au petit matin, quand la nuit n'est plus, quand le jour n'est pas encore, ton orgasme prend fin, et tes yeux se décillent, ta chambre n'est qu'un bordel, Baudelaire est mort et, dans tes bras, il n'y a qu'une putain."

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