L'eau s'écoule de la pomme de douche en une cascade cristalline. Une fine vapeur commence à s'élever de la baignoire. L'atmosphère de la salle de bain devient moite et humide. Une légère brume opacifie progressivement les miroirs. Pourtant il faut quand même que je finisse de me raser. Effaçant d'un geste rageur la buée qui s'est formée sur la glace, je plonge le coupe choux dans l'eau bouillante du lavabo. Un coup de poignet et la mousse de ma joue droite disparait, immédiatement remplacée par une vive douleur. Une tache rouge s'épanouit sur ma peau. J'ai été trop vite et je me suis coupé. Merde.
Une idée me traverse l'esprit. Ce serais si simple d'en finir. Un autre coup de poignet transversale. Jugulaire et carotide tranchées net. No more problems.
Stop.
D'abord je me douche. Autant crever en étant propre. Et puis j'ai fais chauffer l'eau, il serait stupide de ne pas en profiter. Je dénoue la serviette qui ceint mes hanches. Ça commence à se voir que j'ai maigris. Un kilos et demi en moins d'une semaine. Je pensais pas que ça serait visible aussi vite. Tant pis. De toute façon ça ne sera bientôt plus un problème.
Je tire le rideau qui protège le reste de la salle d'eau des éclaboussures. La moiteur de la vapeur me frappe soudainement le visage, comme un diable sortant de sa boîte. Je rentre dans la baignoire en émail un pied après l'autre. La chaleur est intense, presque intenable. C'est comme ça qu'elle les aimait. Finalement moi aussi j'y ai pris goût. L'eau tombe en pluie sur ma tête, coule sur mon visage, dégouline le long de mon dos et de ma poitrine. J'attrape le rasoir qui trône, impeccable, d'un brillant sinistre, sur le bord du lavabo. Aller, ce n'est pas si dur, juste un coup net et précis et tout sera fini. Le sang sera lavé par l'eau de la douche. Une mort nette, sans tâche.
Soudain, comme si la température de l'eau avait fait fondre le blindage enserrant mon cœur, un raz de marée me submerge. Tout nos souvenirs, tout nos moments de complicité, de joie, de tristesse, de délire, de sérieux, de vie me reviennent d'un seul coup, me noyant dans leur multitude. Je jette la lame coutre le mur. Je ne finirais pas comme ça. Pas aujourd'hui. Des larmes viennent se mêler au sang de ma coupure et à l'eau de ma douche. Leur sel me pique lorsqu'elles passent sur ma blessure.
Cette douleur n'est pourtant rien à coté de celle qui me tord le cœur.
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