samedi 7 janvier 2012

Givre

"Il est une heure du matin. Le froid mordant de cette pâle nuit de Janvier me dévore le visage. La fumée de ma cigarette monte dans la nuit seulement troublée par le murmure de la voie rapide qui traverse la campagne à quelques centaines de mètres de là. Je suis seul. Personne d'autre que l'astre lunaire ne peut me voir. Rien que le vide et le froid. Comme mon coeur.
Le givre qui recouvre les brins d'herbe encore verts craque doucement sous mes pas. La faible lueur de la lune, cachée derrière la mince couche laiteuse qui voile le ciel, transforme le carré de verdure qu'est mon jardin en une étendue de diamants étincelants. L'hiver se montre enfin. Je frissonne. J'ai l'impression d'être au milieu d'un monde que seul moi peut voir, le monde de la nuit calme et paisible, mais dans lequel règne un mélange entre violence et douceur, entre agressivité et calme reposant.
Je me laisse tomber sur un banc, me laissant hypnotiser par ce désert scintillant que seul altère les marques de mes pas à sa surface. Et soudain, un tressaillement me parcourt l'échine, me faisant trembler de tous mes membres. Une image vient me frapper l'esprit comme une évidence; je suis face à moi même, à la représentation de ce que je suis devenu. Ce jardin autrefois fou, chatoyant mais fragile et indompté est devenu paisible, constant mais aussi froid et inaccessible. L'étincelle s'est changée en paillette de givre. Les sourires sont toujours les mêmes mais ont perdu de leur chaleur. L'extrême sensibilité est devenue insensible. La gentillesse et la politesse innées sont devenues des obligations sociales. A trop se combattre, on se perd soi même.
La gangue de glace enserrant mon coeur se fissure, le froid pour briser l'iceberg qui me sert de rempart. Ce que je refoulais s'engouffre dans la faille, l'élargissant encore et encore. Je pourrais endiguer ce raz de marée, le contenir pour mieux le ravaler.
Mais ce soir je n'en ai ni la force, ni l'envie. Et je le laisse se déverser, torrents en furies dévastant l'étendue de glace qu'est devenue mon visage, s'écoulant en flots déchaînés dans la nuit noire avec la lune seule comme témoin de ma faiblesse. Il faut parfois savoir détruire pour mieux reconstruire. J'ai envie de hurler pour exprimer ce que je ressens, mais aucun son ne franchit mes lèvres entrouvertes, aucun son n'existe pour représenter le mélange de rage, de haine, de désespoir, de plaisir et de joie qui m'envahit à présent.
J'essuie mes larmes du bout de mes doigts, la lame de fond a fini par geler, comme toutes les autres avant elle, formant une nouvelle muraille plus solide encore que la précédente. La nuit seule sera l'observatrice silencieuse de ce spectacle, personne ne surprendra jamais ce qu'elle a vu, voit, verra. C'est un de nos secrets, comme tant d'autres d'ailleurs.

La nuit, ma nuit, mon amour."

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