Un couloir à gauche. Un escalier à dévaler à droite. Un carrefour à sept embranchement. Continuer tout droit. Une nouvelle volée de marche. Fendre la foule. Bousculer. Se faire bousculer. Sentir cette puanteur unique. Mélange d'urine, de sueur, de caoutchouc chauffé et de milliers d'autres odeurs. Encore un escalier, à gauche. Monter cette fois. Un crissement sourd gronde au dessus de nos têtes. Une cavalcade bruyante retentit. Claquement rapide de talon sur le sol. Quelque part dans une galerie dans gens se mettent à courir.
Un chanteur à la voix fausse et alcoolisé hurle de désespoir,
Le meilleur air de son répertoire.
Assis par terre, jouant avec sa marionnette;
Il mendit quelques piécette.
Mais souvent
N'obtient pour seul pécule
Que regards méprisant
Semblant dire "Pfff, ridicule."
Vieux. Jeune. Homme. Femme. Chômeur. Instituteur. Mendiant. Étudiant. Homme d'affaire. Secrétaire. Clodo. Intello bobo. Le monde entier est regroupé sur quelques mètres carrés.
Ah ! Un Escalator. La course recommence. Plonger toujours plus loin dans les entrailles de la ville. Toujours plus loin dans cette fourmilière grouillante. Toujours plus loin dans ce labyrinthe de ciment et de carrelage blanc. Soudain, comme une bouffée d'oxygène, les galeries s'élargissent, l'espace s'agrandit, le quai apparaît. Longue et large jetée de béton sombre de part et d'autre du gouffre renfermant les rails. On distingue parfaitement les êtres sur l'autre rive, on pourrait les toucher presque, juste en tendant un peu le bras ...
Un hurlement venu des profondeurs du tunnel ténébreux interrompt notre geste. C'est un hurlement de vitesse. C'est un hurlement de métal. Les rails pleurent tandis qu'ils sont écrasés par le missile de ferraille verte qui fonce vers sa destination. Les hurlements se rapprochent. Vont crescendo. Se déversent dans la station. Inondent le quai. Leur violence est à son paroxysme. Puis, dans un dernier râle d'agonie, la rame s'immobilise enfin.
Dans un concert de chuintements pneumatiques les portes s'ouvrent et là, s'entame une course contre le temps. Car en quelques minutes il faut que ceux qui veulent monter, montent, et que ceux qui veulent descendre, descendent. Nous sommes alors poussés, tirés, ballottés, emmenés de droite et de gauche par la marée humaine.
Enfin nous entrons dans le wagon, plaqué contre la vitre ou contre la paroi en métal, ou encore enserré entres des inconnus, dans une promiscuité indécente et désagréable.
Une sonnerie se fait entendre. Nous partons. La rame s'ébranle. Se met à tanguer. S'élance. Doucement d'abord. Puis elle accélère. Nous voilà lancé à une vitesse vertigineuse, fendant les ténèbres dans un éclair vert et blanc. Plus rien n'existe à l'extérieur. Plus rien n'est visible. Rien que le noir. Rien que le néant. Nous étions hors de la réalité. Nous nous égarions dans les tunnels obscurs de l'espace et du temps. Chaque station apparaissait comme une oasis de clarté, un brutal retour à la réalité à coups de néon et de crissements métalliques assourdissants.
Comme dans un vieux cinéma, ombres et lumières se succédaient, leur danse orchestrée par un ensemble de bruitages pneumatiques, de sonneries entêtantes et de hululements sinistres.
Enfin, nous arrivons à destination. Comme à la montée, les portes s'ouvrent, libérant un flot humain tumultueux. Après un désormais habituel ballottage plus ou moins violent, nous nous remettons à arpenter les couloirs froids et impersonnels de ce gigantesque dédale.
Escalator. Couloir. Escalier. Embranchement. Escalier. Couloir. Escalier. Escalator. Embranchement. Monter. Descendre. Encore descendre. Remonter. Tout s'enchaînaient comme dans une ronde confuse et harassante.
Enfin nous arrivons au pied de la dernière volée de marche. En haut, la lumière froide et crue des néons laisse la place au pâle soleil de Novembre. Une violente bourrasque nous frappe le visage, s'engouffre dans nos manteaux, destructure nos coiffures. Le bruit de la ville nous parvient de plus en plus distinctement. Nous gravissons les escaliers, luttant contre le vent.
Dernier pas.
Dernière marche.
Paris se livre à nous dans toute sa splendeur.
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