Ma saison préférée est le printemps. En effet, le soleil qui nous carbonisera trois mois durant est déjà là, mais il n'est pas complètement éveillé, il ne fait que caresser l'agrume terrestre en douceur, le flattant de ses rayons; de même, les troupeaux moutonneux qui ont obscurci le ciel et noyés la Terre sont toujours là, du moins les traînards, qui batifolent encore dans l'immensité bleu, profitant de leurs derniers instants de liberté avant que Grand-Père Eole ne viennent les faire rentrer dans le rang avec moult brises et tempêtes.
C'est donc en cette saison si particulière que je me suis éveillé, ne sachant pas tout à fait si je rêvais ou si j'étais réellement en train de me promener dans une forêt humide dont l'astre suprême perçait progressivement l'armure de feuilles à force d'assauts répétés. Quelle douce sensation que cette incertitude ! Mais aussi quel troublant ressenti, ne pas savoir si on rêve ou si on est éveillé, si on se ment ou si on nous ment, si on vit ou si on est vivant. Mais qu'importe les doutes ! L'endroit étant plaisant et n'ayant rien de mieux à faire, je laissai donc mes jambes et mon esprit vagabonder, se promener, déambuler sur le tapis de feuilles mortes aux teintes mordorées que déjà déchiraient les frêles mais courageuses primevères. J'eus, pendant quelques instants, une triste pensée pour la pauvre forêt hivernale qui gémissait et agonisait sous les assauts belliqueux de l'avant garde estivale; écrasée, broyée entre le ciel et la terre qui semblaient s'être unis pour son plus grand malheur, la grande dame n'avait d'autre choix que de changer, de se parer d'une nouvelle robe, de nouveaux atours, pour charmer ses deux voisins et les endormir jusqu'à la saison prochaine.
Soudain mon sang, n'étais ce que mon sang ou mon corps tout entier, se figea: je venais de L'apercevoir entre un hêtre centenaire et un tout jeune ébène, l'instant d'après Elle avait disparu. Avant même de leur en avoir donner l'ordre mes jambes se hâtaient déjà dans Sa direction, m'entraînant irrémédiablement à leur suite. Ce que je redoutais par dessus tout à cet instant c'est que je sois en plein rêve, par ailleurs le plus beau qu'il m'eut été donné de faire, et que quelque chose ou quelqu'un ne m'éveille sans que je ne puisse La revoir.
Mais non.
J'atteignis sans encombre la lisière des bois et la vision qui s'offrit sans aucune pudeur à mes yeux me transperça et me toucha au plus profond de mon coeur. Les rayons solaires, qui baignaient ce tableau céleste de leur douce lumière, m'obligèrent à plisser les yeux et à m'incliner devant tant de beauté et de charme. Le paysage était en tout point divinement parfait; une grande plaine, la Plaine, s'étendait à perte de vue, délicatement parsemée de roses noires et de coquelicots, de lys et de jonquilles, de tulipes et de capucines, ainsi que de quelques jeunes arbres qui avait témérairement quitté l'abri de leur sombre Mère-Forêt. Cette océan de verdure noyait tout mortel contemplant Sa splendeur, submergeant son coeur jusqu'à l'en faire défaillir.
La Plaine et le soleil s'associaient pour finir de dévorer les restes de volonté du pauvre promeneur. Il se dégageait de la Plaine tantôt une joie et une douceur, tandis que le soleil transformait l'azur en une démentielle cours de récréation faisant la ronde ou jouant à cache-cache avec les moutons célestes, tantôt un érotisme et une sensualité à peine soutenable, difficile de ne pas succomber à ces ombres charmeuses qui, visibles ou invisibles, aguichaient et entraînaient l'homme à pénétrer toujours plus loin, toujours plus profondément dans leur Eden secret, et à s'y abandonner, l'herbe ondulant langoureusement sous les caresses du vent.
Elle, la Plaine, avait mis à bas mes remparts, pénétré ma carapace impénétrable, brisé mon pavois imbrisable, tranché les lacets qui maintenaient mon armure, la Plaine m'avait vaincu et Sa volonté primait désormais sur la mienne. Elle m'obligeait à me présenter à elle tel que je l'étais réellement, nu de toute apparence trompeuse, exempt de tout masque distordant, tel que je suis en moi, sans aucun apparat. Chose oh combien désagréable que de se sentir aussi faible et vulnérable qu'un nouveau né, toute ses défenses ayant été terrassées. Mais quel intense plaisir celui de s'abandonner corps et âme à la perfection ultime, à la beauté parfaite, à Elle. Me laissant guider par mon coeur, qui lui était désormais tout acquis, je pénétrai de plus en plus loin dans son jardin secret, interdit à tous, dont j'avais eu le droit de pousser la porte.
Ce n'est qu'en contournant les deux buttes sises à proximité du centre de la Plaine que je la vis pour la première fois. Elle me semblait connu, étrangement familière, presque intime, pourtant il m'aurait été impossible d'oublier la beauté irréelle de cette Muse endormie sous un saule. Elle était allongée sur le coté, Ses jambes à demi repliées sous Elle. Ses cheveux tombaient en cascade sur Ses épaules et se mêlaient avec l'ombre de l'arbre; Ses paupières masquaient Ses deux yeux tels deux pétales de roses délicatement posés sur deux pierres précieuses inestimables renfermant chacun un millier d'étoiles. Les courbes qui formaient Son corps étaient d'une pureté absolue, Elle avait été dessinée par la main du meilleur artiste et sculptée dans les matériaux les plus nobles par le sculpteur le plus talentueux.
Soudain Elle s'éveilla, ouvrit les yeux et les plongea dans les miens. Ce fut comme si un raz de marée s'était abattu sur moi et, avant que mon coeur ne chavire, je compris.
La Plaine était Elle.
Elle était la Plaine.
Elle était le Rêve.
Elle était mon Rêve.
Je m'éveillai sur ces dernières sensations d'une pureté absolue et découvrit celui qui m'avait douloureusement extirpé de mon rêve; un rayon solaire s'était infiltré par les volets et me chatouillait le bout du nez. Ce n'est qu'après avoir chassé l'indésirable que je m'aperçus qui je serrais dans mes bras, qui avait la tête contre mon coeur ...
C'était la Plaine.
C'était Elle.
C'était mon rêve éveillé, mon paradis sur terre, mon Eden. Et, soulevant délicatement les deux pétales qui lui servaient de paupières, Elle plongea son regard dans le mien et déposant un baiser sur mes lèvres, Elle me murmura trois mots, trois mots qui en valent des milliards, trois mots capable d'arrêter ou de déclencher une guerre, trois mots tout puissant, trois mots capable d'anéantir un monde, un univers ...
Elle me murmura:
« Je t'aime. »
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