Le papier à cigarette crise sous la pression de mes doigts. Lentement, le tabac se reparti le long de la tubulure en construction. Le briquet craque, la flamme apparaît, flamboyante dans l'obscurité, la feuille s'embrase dans un crépitement et enfin je peux goûter l'assassine fumée se déployer dans mes poumons.
Je suis seul dans cette ruelle obscure, vestige des temps anciens. Les pavés qui recouvrent le sol sont irréguliers, descellés, parfois teintés de reflets verdâtres. Les vielles bâtisses se rejoignent au centre de la voie; formant de ténébreux ponts au dessus d'elle. L'air est lourd, emplit des fantômes de souvenirs emmurés entre les pierres irrégulières qui construisent les taudis jonchant les pourtours de la ruelle. Le vent ne souffle pas dans ce monde là, aucune brise pour venir remuer et déloger émotions et pensées, les laissant s'entasser, s'enliser entre les pavés centenaires, amas en putréfaction, inondant l'air de leur exquise pestilence.
J'exhale la bouffée de mort dans la nuit noir. Le gin commence à me monter à la tête, l'extrémité de mes membres s'engourdit. L'atmosphère putride de ce coupe gorge m'arrache un haut-le-coeur, relent d'humidité puante et de vieille pisse, effluve immonde des bas fonds.
Et là, alors que l'alcool m'obscurcit les sens, je la vois.
Elle envahit la ruelle de sa présence. Elle emplit la nuit autrefois silencieuse du claquement de ses aiguilles sur le sol. Sa démarche trébuchante, le crissement de ses talons s'accrochant dans les pavés irréguliers me fascinent.
Rêverie éveillée. Sa crinière ébouriffée flotte derrière elle, rependant son parfum délicat dans l'atmosphère délicat dans l'atmosphère putride. Elle passe devant moi sans un regard, puis dévie de sa trajectoire avant de s'effondre contre le mur crasseux en face de moi.
Le bruit mou de sa tête heurtant la pierre retentit, flasque et écoeurant, contre mes tympans alors que mon corps entier frissonne de dégoût.
Elle essaye de maintenir son buste droit quelques instants mais finit par abdiquer bien vite, et elle s'effondre de tout son long dans le caniveau humide.
L'image de cette poupée de chiffon brisée par les excès me rappelle ce que j'ai été il n'y a pas si longtemps. Mon visage se superpose au sien, et je me revois, vomissant mes tripes dans une ruelle sombre, seul, abandonnée de tous parce que je les insupportais. Et je serais en train de lui tenir compagnie si je ne l'avais pas rencontrer, si je n'avais pas croiser la route de cette comète filant vers le firmament, muse inégalable, insaisissable, qui me fascine autant qu'elle m'effraie. Je la veux tout autant que je redoute de l'avoir. Car elle seule a su lire en moi, elle seule a su percer ce blindage factice et extirper ce que je suis, mon moi profondément endormi, étouffé par les excès et la débauche. Elle m'a sauvé et je lui en serais à jamais reconnaissant. Elle dirait que je me suis sauvé moi même, mais je n'ai pas cette force la. Et le jour où elle est partie, volant vers d'autres contrés qu'elle seule avait la force d'atteindre, a été le pire jour de toute ma vie, je l'ai regardé s'éloigner me haïssant de ne pas pouvoir la suivre, trop stupide pour essayer de changer et de découvrir mes ailes.
Aujourd'hui je les ai trouvé, dans la douleur et les larmes, dans la tristesse et le sang. Dans les ruines fumantes et les débris de mon ancien masque j'ai entr'apperçu celui qui était sous ce masque, et enfin je peux m'envoler à sa poursuite en espérant un jour la rattraper.
Alors, le plus délicatement possible, je soulevais le corps inconscient de l'étoile éteinte gisant devant moi et la portait en dehors de la ruelle, vers la plaine, vers ce qui aujourd'hui est ma réalité, vers ce qui j'espère sera la sienne quand elle aura compris que tout ça ne sert à rien.
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